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DOSSIER LES NOUVELLES D'ADDIS

Un café au goût d'injustice, Oxfam tire la sonnette d'alarme

Selon un rapport de l'ONG Oxfam, le café est « une véritable mine d’or pour les torréfacteurs internationaux » tandis que les producteurs « ne reçoivent qu’environ 6% de la valeur du paquet de café vendu dans les supermarchés et les épiceries. » Ainsi le café vert de l’agriculteur éthiopien est payé en moyenne 24 cents la livre, vendue 3,60 $US au consommateur occidental.


ROBERT WIREN

Une jeune femme faisant la grimace devant son café, cette image est apparue en Grande Bretagne sur des affiches en septembre dernier. Le texte était direct : « La pauvreté dans ta tasse. Si tu aimes le café mais trouves cela dur à avaler, rejoins-nous pour exiger un prix décent pour les agriculteurs démunis. » L’organisation non-gouvernementale Oxfam venait de lancer une campagne pour réclamer un plan d’urgence pour les producteurs de café en rendant public un rapport dans quinze pays du nord et du sud. Ce texte dresse un tableau très sombre de la situation dans les pays producteurs qui ont vu leurs paysans perdre leurs revenus tirés du café avec des prix qui ont baissé de près de 50% en trois ans. Il y a dix ans les pays exportateurs obtenaient le tiers de la valeur du café sur le marché mondial.

Actuellement, ils en reçoivent à peine dix pour cent. Et Oxfam prend donc à témoin les consommateurs qui eux paient toujours le même prix ou parfois plus pour leur café quotidien. C’est que les gagnants du système actuel gagnent vraiment beaucoup : on estime que Nestlé fait une marge de 26% sur son café instantané et que les profits du groupe Sara Lee sont de 17%, des chiffres très élevés qu’on ne voit guère dans le reste de l’industrie alimentaire ou dans celle des boissons. Selon le rapport d’Oxfam, le café est « une véritable mine d’or pour les torréfacteurs internationaux » tandis que les producteurs « ne reçoivent qu’environ 6% de la valeur du paquet de café vendu dans les supermarchés et les épiceries. » Ainsi le café vert de l’agriculteur éthiopien est payé en moyenne 24 cents la livre vendue 3,60 $US au consommateur occidental. Mais pour un café de moins bonne qualité qui finira en café soluble, le prix au producteur ougandais peut être de 14 cents le kilo alors qu’au détail un kilo de café soluble dépasse les 26 $US au Royaume-uni. À ce stade, le paysan africain ou sud-américain ne récupère même pas les coûts de production.


Éthiopie, un cas emblématique

Dans le cadre de sa campagne contre la crise du café, l’ONG Oxfam a organisé début octobre une conférence internationale à Addis-Abeba. Visites sur le terrain et sessions dans la capitale étaient au programme des participants – presse, représentants d’ONG et du gouvernement, acteurs du commerce et de l’industrie du café. Le cas éthiopien illustre parfaitement l’ampleur de la crise. L’Éthiopie avec un revenu annuel par tête de 100 $US est classée au 158ème rang sur 162 selon les critères du développement humain de l’ONU. 40 à 45% de ses habitants vivent avec un dollar par jour ou moins. 85% de la population vit à la campagne et la production agricole, comme celle du café, est essentielle pour sa survie. Et alors que le café est le principal produit d’exportation du pays, on a assisté en douze mois, de 2000 à 2001, à une perte de revenu de plus de 100 millions $US, soit presque le double d’une remise de dette de 58 millions $US accordée à l’Éthiopie par la Banque mondiale dans le cadre d’un programme en faveur des pays pauvres très endettés ! Et, afin d’aider les exportations, le gouvernement éthiopien a dû renoncer à certaines recettes fiscales. Un droit de 6% sur les exportations de café et une taxe de vente de 5% due par les collecteurs ont été suspendues.

À Londres, l’Organisation internationale du café (OIC) qui regroupe les principaux pays exportateurs a tenu sa conférence annuelle fin septembre. Ce regroupement a perdu de son importance à la suite de la politique de libéralisation des marchés impulsée par le Fonds monétaire international (FMI) et par la Banque mondiale (BM). Jusqu’en 1989, le marché du café était organisé. Pays producteurs et importateurs se mettaient d’accord sur des quotas d’exportation dans le cadre de l’OIC. Mais ce système a disparu. Le régulation des prix se fait sur les marchés de New-York (pour l’arabica) et de Londres (pour le robusta) où les spéculateurs désorganisent un marché [lire l’interview de M. A. Mahdi, exportateur] où l’offre augmente alors que la consommation stagne. À présent l’OIC est réduite à constater les dégâts tout en essayant de corriger le déséquilibre à la marge avec un certain nombre de propositions. Par exemple, un programme d’amélioration de la qualité est entré en vigueur le 1er octobre. Selon l’OIC, s’il est strictement mise en œuvre, ce programme doit entraîner le retrait du marché mondial des cafés ne répondant pas aux nouveaux critères, par exemple en matière de défauts et de taux d’humidité.

D’importants volumes de grains exportables ne devraient donc plus l’être. Les autres initiatives de l’organisation internationale concernent la diversification des productions agricoles et la promotion de la consommation de café aussi bien dans les pays exportateurs que dans les pays d’Europe de l’est et d’Asie.

La fin du marché organisé s’est accompagnée d’un développement de la production de café qui augmente de 2% chaque année alors que la consommation ne grimpe que de 1 à 1,5%. En outre, de nouveaux pays se sont mis à produire et à exporter, encouragés par le FMI et la BM au nom de « leur avantage comparatif ». L’exemple du Vietnam est éclairant : voilà un pays où l’on ne boit presque pas de café et qui est devenu en quelques années le deuxième exportateur mondial. Les trois premiers pays se détachent nettement. Brésil, Vietnam et Colombie ont exporté à eux trois 46,8 millions de sacs en 2001.

Les douze pays suivants ne totalisent que 34,6 millions de sacs [cf. Tab. V]. Les stocks sont importants, 40 millions de sacs, et la crise tire tous les prix vers le bas. Elle affecte donc aussi les qualités supérieures produites par des pays comme l’Éthiopie ou certains pays d’Amérique centrale qui n’inondent pourtant pas le marché. La dérégulation profite aux gros acheteurs qui peuvent influencer les cours. Oxfam cite les multinationales Kraft, Nestlé, Procter & Gamble, Sara Lee dont le chiffre d’affaires respectif dans le café atteint un milliard $US ou plus. Avec le géant allemand Tschibo, ces groupe achètent près de la moitié du café exporté chaque année dans le monde. Les grandes marques de café en grain, moulu ou soluble proposent beaucoup de produits standardisés sans mention d’origine ni de qualité. Parfois vingt sortes de cafés, achetés aux prix les plus bas grâce à un système informatique sophistiqué tirant parti des cours, entrent dans les mélanges.

La production mondiale provient à 70% de petites exploitations. Leur superficie est inférieure à 10 ha. En fait la majorité ne dépasse pas 5 ha. En Éthiopie la moyenne est inférieure à 0,5 ha. 25 milllions de paysans sont frappés par la crise. On compte plus de 230.000 fermiers au Brésil où le secteur emploie aussi 3 millions de personnes. En Ouganda, le café occupe un quart de la population et en Éthiopie un million de petits producteurs ne peuvent plus subvenir aux besoins de leur famille. L’argent manque pour les médicaments et la nourriture. Au Honduras, selon le PAM, 30.000 personnes sont sous-alimentées en raison de la crise. Toujours en Amérique centrale, 400.000 travailleurs saisonniers et 200.000 permanents sont au chômage. Les paysans vietnamiens ne sont pas mieux lotis, quand ils ne gagnent que 60% de leurs coûts de production.

Les participants de la conférence d’Addis-Abeba se sont engagés à soutenir le plan d’urgence proposé par Oxfam [cf. ci-contre]. Ils sont d’accord pour affecter plus de ressources en vue d’une certification biologique des producteurs de café éthiopiens, faire baisser les taxes à l’exportation et promouvoir des actions en faveur de l’agriculture. Devant un auditoire de 400 personnes, le Premier ministre éthiopien a soutenu ces recommandations. Ensuite, pour la première fois depuis qu’il exerce ses fonctions, Mélès Zénawi a été l’hôte d’une conférence de presse internationale avec une centaine de journalistes. Dans son allocution il a notamment déclaré :

« La chute des prix [du café] est vertigineuse et elle est structurelle. Malgré cela il n’y a pas eu de baisse significative du prix payé par le consommateur. D’évidence, il y a trop d’intermédiaires, trop d’étapes dans le réseau de commercialisation pour que le producteur ait un bénéfice adéquat et pour que les améliorations en qualité puissent être rémunérées en conséquence. Nous devons améliorer radicalement notre système de vente afin de résoudre ces problèmes. Ce que nous faisons n’aura pas le résultat escompté s’il n’est pas soutenu par les efforts des principales compagnies présentes sur le marché du café. Leur aide est vitale pour que nous obtenions le prix juste du café dont la qualité a été améliorée. Elles peuvent nous aider à labelliser et faire connaître notre café. Elles peuvent nous aider à ajouter de la valeur à notre production ici en Éthiopie. »


Plan d’urgence de l’ONG Oxfam

L’ONG britannique demande que les principaux acteurs du marché du café se concertent afin de résoudre la crise et de créer un marché stable. Un plan d’urgence placé sous les auspices de l’OIC devrait adopter quatre types de mesures :

1. Décision des torréfacteurs de verser un prix décent aux paysans (supérieur aux coûts de production)

2. Augmentation du prix d’achat aux paysans en réduisant les stocks et les volumes mis sur le marché : les torréfacteurs n’achètent que des cafés répondant aux critères de qualité de l’OIC ; destruction d’au moins 5 millions de sacs pris sur les stocks avec un financement par les pays riches et les torréfacteurs.

3. Création d’un fonds afin d’aider les paysans pauvres à diversifier leurs moyens d’existence.

4. Engagement des torréfacteurs d’augmenter le volume du café acheté aux conditions du commerce équitable à 2% du total des achats.

Ce plan d’urgence devrait amorcer une « Initiative pour la gestion des matières premières » sur un plus long terme. Il s’agit d’établir des mécanismes de correction du déséquilibre de l’offre et de la demande, de susciter une coopération entre pays producteurs pour retenir les denrées en surplus sur le marché et d’aider les producteurs à garder une plus grande part de la valeur de ces denrées (par une transformation sur place). D’autres mesures viseraient à réduire la dépendance des petits paysans des denrées exportables, tandis que les compagnies commerciales verseraient un prix décent pour toutes ces denrées y compris le café. – RW

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© Les nouvelles d'Addis (LNA) 1997-2005.http://www.lesnouvelles.orgLes nouvelles d'Addis,
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