[Paris, 16 octobre 2002]
LNA. Quelle est votre analyse de la crise du café ?
Abdurahman Mahdi. On dit en général que la crise est due à la surproduction au Brésil qui va produire, daprès les dernières estimations, 50 millions de sacs et au Vietnam qui est toujours numéro deux avec 11 millions de sacs. Par rapport à la consommation mondiale, il y a un excédent de 6 à 7 millions de sacs. Mais cet excédent nexplique pas toute la baisse des prix. En effet, si les producteurs sont Brésiliens, Vietnamiens, Ougandais ou Éthiopiens, les prix sont fixés à New-York par les spéculateurs. Lorsque le marché des actions ou des obligations nest pas rentable, les spéculateurs viennent sur le marché du café et ils achètent ou vendent selon leur situation. Ce qui aggrave les conditions parce que les producteurs nont que le choix de suivre le marché de New-York qui est le facteur déterminant pour la fixation des prix et la régulation du marché (1). Il faut aussi savoir que le total des transactions sur le café à New-York représente quatre fois la production mondiale. Je parle du café vendu sur le papier dont la valeur est trois ou quatre fois supérieure aux volumes réellement disponibles. Un autre aspect dont il faut tenir compte, cest la mondialisation. Si on considère des grands groupes comme Nestlé, Kraft ou Decotrade (Sarah Lee), quatre ou cinq gros acheteurs représentent à eux seuls plus de 70% des activités du marché mondial du café. Donc ces grosses multinationales manipulent le marché de New-York, cest évident, afin de pouvoir acheter à bas prix. Les résultats quelles affichent pour 2000-2001 sont colossaux par rapport à la misère que reçoivent les producteurs.
LNA. Comment les pays producteurs peuvent-ils réagir dans cette situation ? On a limpression quils se font une concurrence sauvage.
AM. Dans la situation actuelle où les prix sont très bas, les producteurs les paysans en particulier reçoivent près de 70% de moins quil y a trois ans. Il y a un impact énorme aux niveaux social, éducation, santé. Ces conséquences sont graves. Il est urgent que les pays producteurs se mettent ensemble pour déterminer, non pas des quotas dexportation qui existaient il y a vingt ans, mais une régulation en achetant eux-mêmes le stock du marché de New-York pour maintenir le niveau des prix. Le Brésil a essayé il y a deux ans de suivre une politique de rétention mais elle était très complexe à mettre en uvre et elle a échoué. Cette année, en juillet-août, on a créé une autre structure de régulation au Brésil pour que lÉtat retire certaines quantités de café du marché. À mon avis, lOCI (2) doit se réunir pour adopter ce genre de politique afin de maintenir un revenu minimum pour les producteurs, sinon les paysans iront à la catastrophe et, en même temps, les multinationales auront des qualités de café nettement inférieures à ce que les consommateurs souhaitent trouver dans leur tasse.
LNA. Avez-vous un avis concernant la diversification qui a été conseillée depuis longtemps, afin déviter le piège d'une monoculture ?
AM. Les producteurs comme le Brésil ou le Vietnam ont des exploitations mécanisées, industrialisées, parfois même robotisées dans certaines régions brésiliennes. Dire quil faut développer dautres types de productions ne paraît pas être une solution dans la mesure où dautres matières premières alimentaires comme le soja, le cacao ou le maïs ont subi exactement le même sort que le café.
LNA. Donc cest le mécanisme du marché mondial lui-même qui est en cause ?
AM. Oui. Il faut revoir lensemble des marchés et avoir une structure mondiale de régulation, et non plus des financiers de New-York qui spéculent, qui fixent les prix et qui étranglent les producteurs.