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DOSSIER LES NOUVELLES D'ADDIS

Le commerce du café dans les pays de la mer Rouge du XVème au XIXème siècles

Quand le café est apparu en Europe au cours de la première moitié du XVIIème siècle, il avait déjà une longue histoire en Orient, une histoire qui avait commencé autour de la mer Rouge, probablement entre les XIIIème et XIVème siècles, et s’était poursuivie au sein de l’empire Ottoman au XVIème siècle.


MICHEL TUCHSCHERER (*)

Le plus ancien débit de café de Paris, le Procope, a été créé en 1686 par un Italien. Cet établissement qui existe toujours, est devenu, dit-on, le premier café littéraire du monde. À Oxford, l’apparition du café est signalée dès 1637 et à Venise, le café était connu depuis 1624 au moins parmi les négociants qui commerçaient avec les Ottomans. Or, quand le café est apparu en Europe au cours de la première moitié du XVIIème siècle, il avait déjà une longue histoire en Orient, une histoire qui avait commencé autour de la mer Rouge, probablement entre les XIIIème et XIVème siècles, et s’était poursuivie au sein de l’empire Ottoman au XVIème siècle.

 


Les origines du café en Éthiopie
et sa diffusion autour de la mer Rouge

Les forêts d’Éthiopie abondent en caféiers arabica sauvages mais nous en savons peu sur les débuts de sa consommation dans ce pays pendant la période médiévale. Pendant longtemps le café a été récolté par cueillette sur les arbustes sauvages, et il a été utilisé de plus en plus à partir du XIVème siècle au sein des populations islamisées du sud-est éthiopien.

Plus tard, l’habitude de consommer le café s’est propagée au Yémen qui avait des relations commerciales et culturelles importantes avec les royaumes musulmans d’Éthiopie. La consommation du café s’est d’abord répandue autour d’Aden et de Moka pendant la première moitié du XVème siècle.

La consommation de café était certainement liée à celle du khat, arbrisseau dont presque tous les Yéménites mâchent aujourd’hui les feuilles pour occuper leurs loisirs. Au XVème siècle, les gens préparaient des décoctions de feuilles de khat ainsi que des décoctions de cerises de caféiers. Les propriétés stimulantes de ces boissons étaient fort appréciées, en particulier par les mystiques musulmans qui entendaient rester éveillés et alertes pendant leurs exercices spirituels. C’est pourquoi les confréries soufies pourraient bien avoir été les premiers propagateurs du café. Du Yémen, cette boisson est arrivée sans doute autour de 1475 à la Mecque et à Médine, les lieux saints de l’Islam. À la fin du XVème siècle, le café est apparu au Caire, tout d’abord chez les étudiants yéménites de l’université al-Azhar, et plus tard au sein d’autres groupes sociaux.

Désormais le café se négociait comme une marchandise, bien que la production se limitait probablement encore à la cueillette des cerises sauvages dans les forêts du sud éthiopien de sorte que l’Éthiopie demeurait certainement la seule source du café qui était exporté vers les pays riverains de la mer Rouge par le port de Zeyla. À cette époque, aussi bien la graine que la pulpe étaient utilisées pour préparer la boisson. À l’extrêmité sud de la mer Rouge, à Aden principalement, le café s’ajoutait aux marchandises, poivre, épices et porcelaines, venant de l’Inde et de l’Extrême-Orient et destinées à la Méditerranée via le Caire et Alexandrie. La plus ancienne référence écrite concernant le café apparaît dans un document de 1497, rédigé par un marchand de Tur qui se trouve au sud de la péninsule du Sinaï. Dans cette lettre, le café est mentionné avec le poivre et l’indigo. Ce document unique a été découvert il y a une dizaine d’années par des archéologues japonais lors de fouilles sur le site du port médiéval de Tur.

Le XVIème siècle apporta de nombreux changements. Ce fut d’abord la conquête de l’Égypte des Mamelouks en 1516-1517 par les Ottomans. Cette conquête ouvrit l’immense Empire Ottoman à la diffusion du café. Soliman le Magnifique buvait du café à partir de 1522 au moins. Et surtout, des boutiques vendant du café ouvrirent leurs portes au Caire, Damas et Alep après 1530 et dans la capitale Istanbul à partir de 1550. Ainsi, pendant le deuxième et le troisième quart du XVIème siècle, marchands et soldats ainsi que les confréries soufies contribuèrent à la diffusion du café dans les villes de l’Empire Ottoman, bien que sa consommation fût restée l’apanage de groupes sociaux peu nombreux.


Café au bazar d'Aden v. 1884. Dessin A. Rixens, Le Tour du monde, vol. LIV,
Librairie Hachette et Cie, Paris, 1887 (archives Leterrier)

Tri du café à Djibouti v. 1930
(collection Michel Pasteau)

Le développement de l’économie du café
autour de la mer Rouge, entre 1540 et 1720

Dès les années 1540, les régions du sud de l’Éthiopie n’étaient plus en mesure de répondre aux besoins modestes mais grandissants de l’Empire Ottoman. Les guerres entre chrétiens et musulmans, puis l’expansion des populations oromo, ont déstabilisé l’Éthiopie pour une longue période ce qui affecta sans doute l’exportation du café.

Le Yémen prit la relève avec l’introduction de la culture du caféier en 1544 selon une chronique yéménite plus tardive. Il s’agit peut-être là de l’initiative d’un Ottoman, le pacha Özdemir. Il connaissait bien l’Éthiopie car dans les années 1530 il y avait guerroyé avec les forces musulmanes contre les chrétiens et leurs alliés Portugais avant d’être nommé gouverneur de la nouvelle province du Yémen qui était en voie de passer sous le contrôle des Ottomans. Pour autant la production yéménite ne se développa sans doute qu’après 1571, après l’écrasement de la rebellion de l’imam Zaydi contre le fragile régime Ottoman. Il est significatif que le café ne soit mentionné de façon fréquente sur les listes de marchandises importées par des marchands du Caire qu’à partir des années 1560 seulement.

D’autres facteurs ont contribué à la prospérité des régions de la mer Rouge. Vers 1570, les flux d’argent du Nouveau Monde, qui avaient d’abord couvert l’Europe depuis l’Espagne, ont atteint la Méditerranée orientale. De là l’argent fut irrésistiblement attiré vers l’Empire Moghol, vers l’Inde et la Chine, pour compenser le déficit permanent de la balance commerciale avec l’Asie. La mer Rouge a été l’un des itinéraires de ce flux d’argent, (qui a) contribuant au passage à renforcer le commerce du café.

Pendant le premier quart du XVIIème siècle, le commerce des épices le long de la mer Rouge souffrit de l’arrivée des Compagnies des Indes orientales hollandaise et britannique dans l’océan Indien. Contrairement aux Portugais un siècle auparavant, les nouveaux venus réussirent à détourner de façon permanente le commerce des épices des réseaux commerciaux arabes et musulmans. Un déclin irrémédiable aurait frappé Djedda et les ports du Yémen, ainsi que le bazar du Caire, s’il n’y avait eu en même temps un progrès remarquable du commerce du café. Ce qui non seulement sauva le négoce dans la mer Rouge, mais lui donna une prospérité jamais atteinte auparavant.

Jusque là, le commerce du café dans cette région était surtout entre les mains de marchands du Caire. Certains étaient Égyptiens, mais d’autres étaient venus de tout l’Empire Ottoman dans la grande cité du Nil. Ils revendaient le café yéménite sur le pourtour de la Méditerranée, grâce à des réseaux qui desservaient Damas, Smyrne, Istanbul, Salonique, Tunis et Alger. Seuls les ports d’Europe occidentale leur échappaient alors que la consommation du café démarrait en Europe au milieu du XVIIème siècle. Les négociants de Marseille achetaient le café à Alexandrie et ils gardèrent jalousement leur quasi monopole pour la revente en Europe. Ce faisant, ils importèrent de grandes quantités de pièces de monnaie en argent en Égypte, ce qui amena les marchands du Caire à payer le café de la mer Rouge avec cet argent. Au cours de ces transactions, la piastre espagnole et le thaler hollandais ont bénéficié longtemps d’une préférence, avant de céder la place au milieu du XVIIIème siècle au fameux thaler de Marie-Thérèse de l’Empire d’Autriche. Ce dernier s’imposa plus tard comme la devise de référence tout autour de la mer Rouge et ceci jusqu’au XXème siècle.

Les marchands du Caire obtenaient parfois leur café directement dans les ports yéménites, mais habituellement ils faisaient venir leur achats de Djedda. L’expulsion des Ottomans du Yémen en 1638 diminua l’influence des marchands cairotes dans ce pays et renforça le rôle du Hedjaz [région d’Arabie, ndlr].

Les commerçants du Caire, associés de près à la caste militaire qui gouvernait l’Égypte au nom du sultan Ottoman, accumulèrent des fortunes considérables grâce à leur activité dans la mer Rouge. À la fin du XVIIème siècle et au début du XVIIIème siècle, leurs agents de Djedda ou plus rarement ceux de Moka et de Hodeïda, achetaient chaque année le chargement de 30.000 chameaux, soit 4.500 tonnes de café. Cela représentait plus de la moitié des exportations du Yémen et le paiement s’effectuait en marchandises pour une partie, et en pièces de monnaies européennes pour l’autre.

Le café yéménite était cultivé sur des terrasses surplombant la plaine côtière de la mer Rouge car les conditions naturelles y étaient favorables. La plupart des familles possédaient leurs bosquets de caféiers qui étaient généralement peu étendus. La commercialisation impliquait une série d’intermédiaires. Une fois les cerises cueillies et séchées, les cultivateurs les portaient au marché hebdomadaire de la bourgade la plus proche où ils échangeaient leur récolte contre des tissus indiens, du sel et des outils et objets en métal. Les commerçants étaient des Arabes, ou des Indiens appelés Banians, c’est-à-dire les agents de marchands établis pour la plupart dans la province indienne du Gujarat.

Au Yémen Les commerçants faisaient décortiquer les cerises dans de petits ateliers équipés de meules. Puis les grains de café passaient entre les mains de divers intermédiaires qui les transportaient vers des marchés plus important. Ensuite le café était acheté par des négociants, souvent étrangers, qui s’occupaient de l’envoyer vers les ports comme Luhiya et Hodeïda. De là le café était acheminé à Djedda sur de petits bateaux tandis que Moka exportait davantage vers le Golfe Persique, l’Iran et l’Inde ou, à partir de la fin du XVIIème siècle vers l’Europe, particulièrement vers Londres et Amsterdam. Ces exportations procuraient au Yémen des revenus substantiels, en monnaie européenne surtout. Les pièces ne restaient pas au Yémen mais servaient à l’achat de marchandises indiennes, principalement des cotonnades que la population utilisait pour se vêtir. Moka devint l’entrepôt pour le commerce indien, non seulement pour le Yémen mais aussi pour le pourtour de la mer Rouge. Chaque année, une importante flotte quittait les ports indiens pendant la mousson hivernale et apportait des textiles, des épices, du sucre et du riz.

Bibliographie sélective

Tuchscherer Michel [éd.], Le café avant l’ère des plantations coloniales : espaces, réseaux, sociétés (XVème-XVIIIème siècles), Actes du colloque de Montpellier (oct. 1997), Le Caire, IFAO, 2001, 408 p.

Tuchscherer Michel, “Café et cafés dans l’Égypte ottomane XVIème-XVIIIème siècles”, in Les cafés d’Orient revisités, [sous la dir. de] Desmet-Grégoire Hélène, Georgeon François, Paris, CNRS Ethnologie, 1997, p. 91-112.


Concurrencée par les colonies européennes,
l’économie du café réussit à survivre entre 1720 à 1840

À partir du début du XVIIIème siècle, les Européens développèrent des plantations de café en Asie, dans les îles de l’océan Indien et aux Amériques et le café de ces nouvelles zones de production fut vendu sur les marchés européens, alors en expansion rapide.

Malgré la concurrence, la réputation de qualité supérieure du café yéménite permit à ce dernier de conserver une partie de la clientèle des connaisseurs prêts à payer un prix nettement plus élevé. L’île de Java supplanta rapidement la marchandise de Moka à Amsterdam. Les Hollandais qui achetaient de grandes quantités de café à Moka, cessèrent de venir régulièrement au Yémen après 1726. Ils préfèrent obtenir leurs arrivages d’Indonésie et de Ceylan.

À la même époque, le café des Antilles françaises atteignit la Méditerranée. Donc les marchands de Marseille réduisirent leurs achats à Alexandrie. Toutefois, la Compagnie britannique des Indes orientales resta un client européen important pour le café de Moka pendant tout le XVIIIème siècle, ne diminuant ses achats que vers 1800 seulement.

Le café des plantations européennes commença aussi à pénétrer sur les marchés de l’Empire Ottoman. Fin du XVIIIème siècle, Marseille exportait 2.000 tonnes en Méditerrannée orientale, principalement vers Salonique, Smyrne et Istanbul. En Syrie et en Égypte en particulier, le café antillais était moins apprécié pour son goût malgré son prix inférieur. Mais surtout, les puissants marchands du Caire lui étaient hostiles et ils avaient même obtenu l’interdiction d’importer du café européen en 1764. Mohammed Ali renouvela cette interdiction en 1830.

Plus à l’est, la situation du café yéménite se détériora avec la consommation grandissante de thé en Inde et en Iran pendant le XVIIème siècle. Si les réseaux commerciaux ont survécu pendant les quarante premières années du XIXème siècle, ils se modifièrent de plusieurs manières. Les navires indiens se rendaient plus souvent directement à Djedda qui devint leur principal entrepôt.. Ceci au détriment de Moka qui commença son déclin bien avant l’occupation d’Aden par les Britanniques en 1839.

Autour de 1840, la prospérité de l’économie du café dans la mer Rouge était définitivement passée. La production de café yéménite était devenue marginale. Sa part dans une production mondiale en hausse constante était tombée à quelque 2 ou 3%. Dans les ports de la mer Rouge, les négociants locaux durent affronter les agents des compagnies européennes de négoce venus s’établir à partir des années 1840 à Aden, Hodeïda, Djedda ou Massaoua.

 
Le café éthiopien à nouveau exporté
à la fin du XIXème siècle

À cette époque, la production éthiopienne de café était encore très faible. Longtemps les chrétiens d’Éthiopie étaient restés hostiles à cette boisson considérée comme un signe d’appartenance à l’islam. Et les populations islamisées du sud qui en consommaient ne faisaient pas encore partie de ce qu’on appelait l’Abyssinie. De petites quantités de café étaient exportés cependant par les ports de Berbera, Zeyla, Tadjoura et Massaoua. Après 1870 les maisons de négoce installées à Aden achetèrent régulièrement du café de la région de Harar. Avec les conquêtes de Ménélik vers le sud entre 1875 et 1898 les régions productrices de café comme le Kaffa, l’Illubabor ou le Sidamo sont intégrées dans l’Empire éthiopien. Harar était occupé en 1887.

L’Empereur veut moderniser son pays. Il doit aussi mieux équiper son armée car les puissances européennes avaient pris pied dans la région. Les besoins financiers de Ménélik entraînèrent l’ouverture du pays aux commerçants étrangers et l’exportation de café, entre autres, devint l’une des sources de revenus de l’Éthiopie. Des aventuriers comme Arthur Rimbaud et plus tard Henry de Monfreid se lancèrent aussi dans le négoce du café. En 1893 fut décidée la construction du chemin de fer Djibouti-Addis-Abeba, notamment pour favoriser les exportations de café. Depuis lors, la consommation de café a fini par se généraliser à l’ensemble du pays, tandis que les exportations ont connu une croissance régulière et occuper la première place. – MT

 


(*) Michel Tuchscherer est professeur d’histoire moderne et contemporaine du Moyen-Orient à l’université de Provence. Il est également chercheur associé à l’IREMAM (Institut d’études et de recherches sur le monde arabe et musulman). Il a passé près de 15 ans en Égypte, Arabie saoudite, Yémen et Turquie, d’abord comme enseignant, puis comme chercheur au Caire et à Istanbul.
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