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De la recherche au développement
Histoire d’une coopération vétérinaire franco-éthiopienne autour de maladies des troupeaux en région afar


BERNARD FAYE
CIRAD-EMVT (1)

Premier éleveur d’Afrique, l’Éthiopie occupe un très bon rang dans le classement mondial. Loin de ce cliché encore trop répandu d’un désert peuplé de quelques moutons ou chèvres faméliques, Bernard Faye apporte des informations montrant un fort potentiel et une activité prépondérante dans l’économie du pays. L’Éthiopie a su depuis toujours développer son élevage en maintenant sa diversité et en respectant les spécificités culturelles de chaque région. C’est peut-être cela l’aménagement du territoire… – CD


L’histoire commence au début des années 80. À Sabouré, petite bourgade au pied du volcan Fantalé, Denis Gérard, agronome français, travaillant à l’époque dans le projet Nomadep, et le docteur Adamu, vétérinaire de l’Institut of Agricultural Research (IAR) de Melka Werer, interpellent, chacun de leur côté, le National Veterinary Institute (NVI) de Debre-Zeit [voir LNA n°2, novembre-décembre 1997]. Dans la région des basses-terres où vivent les pasteurs afars sévit une maladie qui décime les troupeaux de petits ruminants, essentiellement les moutons, maladie que les éleveurs dénomment dégamaka. Les vétérinaires éthiopiens et français de l’Institut tentent, à partir des prélèvements sur des animaux malades, de reproduire la maladie sur des souris, mais aucun symptôme n’apparaît. Chacun s’accorde alors pour considérer qu’il ne s’agit pas d’une maladie infectieuse, transmise par un microbe ou un parasite. L’hypothèse d’une maladie d’origine nutritionnelle est posée.

Depuis quelques années, le NVI s’est diversifié dans ses activités. À la production de vaccins, s’ajoutent des activités de recherche centrées sur la nutrition des animaux. Un laboratoire d’analyses alimentaires est même mis en place. C’est donc ce laboratoire qui va désormais se pencher sur cette maladie. Une hypothèse est proposée en vertu des connaissances bibliographiques et des symptômes observés chez les animaux atteints : la carence en cuivre qui provoque chez les moutons notamment ce qu’on appelle une ataxie enzootique. Ce nom barbare signifie que les animaux présentent une paralysie du train postérieur, d’abord légère, conférant aux malades une démarche chaloupée rappelant celle des humains quand ils sont ivres. Puis, dans les formes les plus graves, l’animal ne peut plus se déplacer et se nourrir. La mort survient dans près de 80% des cas. Triste bilan.

Première étape, confirmer l’hypothèse. L’équipe du laboratoire s’entend avec Nomadep et l’IAR de Melka Werer. Les premiers prélèvements de sang sont faits sur les animaux de la région d’Awash (à proximité de Sabouré et de Melka Werer). Le diagnostic ne semble pas laisser de doutes : le taux de cuivre dans le sang, aussi bien chez les moutons que chez les chèvres et même chez les bovins et les chameaux, est pratiquement 2 à 3 fois inférieur à la normale. Le dosage du cuivre dans les fourrages dont se nourrissent les animaux et dans le sol de la région confirment, s’il en est besoin, qu’on se trouve dans une situation de carence avérée gravissime.

Deuxième étape, tester des moyens de prévention, car le traitement est souvent impossible lorsque les lésions nerveuses sont trop profondes (par un mécanisme complexe, le cuivre rentre dans la composition de la myéline, principal composant de la moelle épinière, ce qui explique la paralysie, notamment chez les jeunes animaux en croissance). Toujours avec l’appui des mêmes partenaires, plusieurs essais expérimentaux sont menés parallèlement dans la station IAR de Melka Werer et chez les pasteurs afars encadrés par le projet Nomadep. Les résultats sont éloquents et débouchent sur une proposition concrète : la distribution de blocs de sels enrichis en cuivre (à raison de 24 mg/kg seulement) suffit à enrayer la maladie.

Troisième étape, identifier le problème à l’échelle nationale. Dès lors, une grande enquête est lancée. L’équipe franco-éthiopienne se mobilise pendant plus de six mois arpentant la quasi-totalité du territoire national, prélevant sang et fourrages pour établir une carte des carences minérales. La lecture de cette carte permettra de relever la totale concordance entre les zones où sévit le dégamaka et la région de la Rift Valley qui traverse l’Éthiopie. Désormais, le diagnostic est posé : la structure géopédologique et les conditions climatiques liées se combinent pour constituer une carence avérée.

Quatrième étape, évaluer la faisabilité d’un projet de développement autour de la construction d’un atelier de production de blocs à lécher enrichis. L’expérience du Nomadep qui avait déjà réalisé quelques essais dans le cadre des premières expérimentations et la collaboration avec le NVI s’avèrent indispensables pour venir à bout des problèmes techniques (comment fabriquer un bloc qui ne se délite pas à la première pluie ? Comment le solidifier sans qu’il soit inattaquable par la langue des animaux ? Comment assurer une bonne homogénéité des composants ? Comment s’assurer d’une consommation raisonnable des minéraux car le cuivre peut être rapidement toxique chez le mouton ?) mais aussi juridique (quel statut pour l’atelier ? Comment l’insérer dans les organisations d’éleveurs ? Quel mode de gestion et quelle rentabilité ?). Plusieurs années s’écouleront avant que toutes les solutions soient trouvées, car, même si la fabrication des blocs à lécher est courante à travers le monde, elle est souvent régie par le secret professionnel et les fabricants privés sont avares d’informations techniques.

Dernier épisode, construction et mise en route de l’atelier de production. Bénéficiant de l’engouement humanitaire pour l’Éthiopie au milieu des années 80, les fonds nécessaires pour démarrer le projet sont relativement acquis. Un consortium d’organisations non-gouvernementales de différents pays d’Europe et d’Amérique du nord permettent, avec le soutien des mêmes acteurs locaux que lors de la première phase, la mise en place à Awash de l’atelier et sa mise en fonctionnement dès 1986, et les premiers blocs à lécher sont vendus sur les marchés de la zone dans les mois qui suivent la mise en route. Lors de la mission d’évaluation, les pasteurs afars confirment que dans les troupeaux recevant les blocs, le dégamaka a disparu.

Depuis, l’atelier a connu des hauts et des bas. Un broyeur est tombé en panne. L’indépendance de l’Érythrée pose des problèmes d’acheminement du sel [qui ne s’arrangent pas, voir LNA n°3, janvier-février 1998], élément principal entrant dans la composition des blocs. L’instabilité institutionnelle et politique. Les conflits régionaux. Cependant, bon an mal an, l’atelier continue de produire, pour les besoins essentiels des pasteurs afars et, au-delà, pour tous les éleveurs confrontés aux problèmes de carence minérale. Pour ceux qui ont contribué à la réalisation de ce projet, la visite de l’atelier à Awash, représente à chaque séjour en Éthiopie, un incontournable pèlerinage.

Mais au-delà de la réussite technique incontestable et du lien évident avec les besoins des éleveurs, ce projet est apparu à bien des gens comme exemplaire par la coordination entre les instituts de recherche associant le Nord (France) et le Sud (Éthiopie), des organisations humanitaires et des groupements d’éleveurs, partie prenante de leur propre développement. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’essaient de se constituer de nouveaux projets associant des organisations humanitaires européennes et éthiopiennes avec des instituts de recherche français (CIRAD), allemand (Université de Berlin) et éthiopiens (NVI et Faculté vétérinaire). Nous en reparlerons dans une prochaine livraison. -- BF


(1) CIRAD-EMVT : Centre de coopération internationale pour la recherche agronomique et le développement -- Élevage et médecine vétérinaire tropicale.

Auteur de Éleveurs d'Éthiopie (Karthala, Paris, novembre 1990), Bernard Faye est membre du comité de rédaction des Nouvelles d'Addis.


Lire aussi :
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Beurre, tradition et modernité
Les enjeux zootechniques de la famine en Ogaden
La fièvre de la vallée du Rift menace l'Éthiopie


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