Enjeux zootechniques de la famine en Ogaden
Des mesures de développement rural pour combattre localement les disettes rémanentes dues à la sécheresse
BERNARD FAYE & PASCAL BONNET
CIRAD-EMVT (1)
[Juin 2000] -- Il y a deux ans, la corne de l'Afrique faisait parler climatologiquement d'elle, mais il ne s'agissait pas de sécheresse. Des pluies diluviennes avaient entraîné une résurgence de maladies qui débilitaient aussi bien hommes et bêtes. Cette période de pluies anormalement élevée a été suivie d'une période de sécheresse anormalement prolongée. Cette situation n'explique pas totalement la famine actuelle. En effet, une famine n'est pas seulement un phénomène biologique. Il s'agit surtout l'expression d'un déséquilibre socio-économique complexe révélé par des conditions climatiques particulières mais entretenu par la pauvreté. En dehors des situations de famine vraie, les groupes de pasteurs sont toujours dans une situation de sous nutrition et de disette à certaines périodes de l'année dite périodes de soudure. Ces populations vivant dans la brousse et soumises à de nombreux stress représentent donc toujours des populations à risque. La situation de crise politique de ces régions (telle que l'Ogaden éthiopien) ne fait que renforcer l'incertitude de leurs activités, les coupant de manière régulière des marchés censés réguler leur activité économique et les privant des efforts de développement territorial qui ont permis à d'autres régions de mieux se stabiliser.
Un enjeu important pour limiter l'impact des sécheresses est donc tout simplement le développement durable de ces régions lié à une politique d'aménagement du territoire, à des choix et des orientations de développement économique qui correspondent aux besoins de ces habitants et aux écosystèmes rencontrés en particulier de l'élevage.
L'exemple de la zone de Korahe (Ogaden). Dès le début de la crise, les rares ONG présentes dans la zone ont été mises à contribution pour mettre en place les systèmes d'aide d'urgence appuyés par les donateurs traditionnels C'est le cas par exemple de l'ONG ACF (Action contre la faim) qui implantée dans l'Ogaden sur un projet de développement pastoral en partenariat avec le CIRAD-EMVT s'est retrouvée aux premières loges.
La zone d'activité d'Action contre la faim (Korahe) est constituée à 80% de pasteurs qui vivent de leur bétail (en particulier de dromadaires) pour leur alimentation de base (lait, produits laitiers) mais aussi pour générer des ressources monétaires (ventes et échanges de bétail) qui leur permettent d'acheter les aliments complémentaires (céréales) et d'autres biens plus ou moins durables sur les marchés. La très grande adaptation des dromadaires à la vie en zone aride a permis à ces populations de résister beaucoup mieux que d'autres zones à la conjonction des différents facteurs menant à la famine.
L'approvisionnement en eau dans la zone est assuré par des puits traditionnels, des forages profonds, et des mares -- réserves d'eau pluviale protégées (birka). L'accès à ces points d'eau est géré de façon traditionnelle qui permet d'assurer l'utilisation durable de cette ressource au cours de l'année et donc la survie de toute la population. Cependant depuis le début de l'année 2000 les pasteurs ont vite rencontré les limites de leur résistance du fait au manque d'eau dans la zone, et en particulier du fait de l'épuisement des ressources des birkas. De ce fait de nombreuses familles se sont retrouvées dans une position de repli progressif vers d'autres situations et environnements qui sont en général les solutions intermédiaires adoptées pour échapper à la crise (déplacements des animaux et des familles vers des zones plus favorables, par exemple vers les zones des puits et des forages, vers les villes). À la fin de ces trajectoires de repli certains de sont retrouvés dans des situations extrêmes jusqu'à devoir recourir aux entraides dans les villes et villages et à l'aide internationale.
La disette est donc devenue famine dès que les disponibilités en eau ont été (birka) ou allaient être épuisées en l'absence de pluies. Les groupes les plus touchés sont les enfants et les femmes, car les hommes ont le plus souvent tenté de reculer les limites de survie en partant avec le gros bétail vers de nouvelles solutions de repli avec plus ou moins de succès. Pour pallier à la situation, les organisations humanitaires ont donc focalisé leurs actions sur l'approvisionnement en eau et l'apport alimentaire aux populations les plus vulnérables.
Sur le plan alimentaire, on a pu retrouver sur quelques marchés urbains (tels qu'à Godé) des aliments tels que le blé ou le lait malgré la situation de famine supportée par certains groupes, ce qui tend à prouver que certaines zones ont mieux résisté que d'autres, mais aussi que la famine est sélective et touche surtout les pauvres. Les familles de pasteurs convergent vers les villes et les villages espérant y trouver un refuge et des ressources. En général elles ont déjà perdu leurs bovins depuis longtemps et leurs petits animaux (chèvres et moutons) ont presque tous disparu, ce qui représente un véritable problème car ces derniers représentent les seuls biens qui peuvent être couramment vendus pour générer un revenu afin d'acheter des céréales par exemple.
Dans la zone de Korahe, les pasteurs ont toujours fait dans leurs troupeaux une large part aux dromadaires. On peut affirmer qu'ils ont sauvé des vies humaines, tout autant que l'aide alimentaire, car c'est leur résistance qui s'accompagne encore d'une production de lait malgré les conditions extrêmes, qui a permis la survie de certains groupes humains en transhumance, ou migrant vers les villes en quête de secours. Leur capacité à marcher vite et loin accompagnant la migration des populations, leur adaptation au régime alimentaire des zones arides ont été autant d'atouts dans les mains des pasteurs. Dans d'autres zones d'Ogaden (en particulier le long de la rivière Wabe Shebelle, zone de la ville de Godé fréquemment montrée sur les médias) ou dans des circonstances où il a fallu migrer vite et loin à travers les zones désertiques, on a pu observer que des mortalités importantes ont été signalées sur les bovins peu enclins à de telles marches forcées et à l'absence de ressources alimentaires. Là où l'absence de pâturages ou sa pauvreté liée à la sécheresse ont pu fragiliser l'équilibre instable lié à cet élevage bovin en zone aride, cet élevage s'est écroulé et on pourrait le considérer a posteriori comme une spéculation à risque. Les bovins ont donc payé un lourd tribut à la sécheresse, signant en l'espèce leur moindre adaptation à ces conditions de crises à répétition et aux exigences de mobilité et de résistance en comparaison d'autres espèces animales. Le renouvellement du capital animal est donc une exigence de survie qu'il faut dès à présent considérer.
La reconstitution du cheptel devenant un thème majeur pour reconstruire l'économie pastorale, que peut-on proposer ? Les pertes en bovins ont atteint plus de 80% quand les pertes en dromadaires restaient dans les limites de 20%. Quand il faudrait 20 ans pour reconstituer le troupeau bovin perdu avec une mortalité forte, il ne faudrait que 4 ans pour reconstituer la population cameline et relancer l'économie pastorale. Il faut donc sauver ce qui est possible en favorisant la survie d'animaux mieux adaptés tel que le dromadaire et, dans un second temps, favoriser le développement de l'élevage des espèces résistantes, sans doute moins rentables sur le court terme mais plus durables.
Pourquoi les Somalis sont ils tentés par les bovins ? Parce que du point de vue biologique une vache très bien nourrie produit plus vite (gestation moins longue) qu'un dromadaire par exemple, produit autant de lait quand les conditions alimentaires sont bonnes et parce qu'elle est plus facile à élever. Mais ces conditions sont réunies seulement le long des rivières pérmanetes, autour des villes ou en zone rurale pour des périodes relativement limitées. Les pasteurs ont pu être tentés par cette espèce, ils en payent aujourd'hui le lourd tribut.
Les pluies abondantes qui ont suivi la sécheresse présentent un danger sanitaire pour le bétail restant (notamment parasitaire). Il est donc nécessaire de se prévenir de ces risques majeurs. De plus, de nombreux pasteurs se retrouvent sans ressources, leur bétail ayant été décimé ou vendu. Seuls ceux avec une majorité de dromadaires ont pu mieux résister. Avec le retour des pluies les pasteurs pourraient repartir sur les zones pastorales, profiter de la ressource alimentaires qui renaît, mais sans bétail cette forme de vie n'est plus possible.
L'objectif de l'aide pour l'après famine pourrait donc comprendre quelques actions tournant autour de ces constats :
- Inclure une composante d'aide alimentaire pour les animaux, une technique qui a été utilisée avec succès au Sahel lors des grandes crises et qui permet de maintenir un effectif animal pour la reconstitution du capital et assure maintien d'une production animale de lait par exemple. Apporter ou fabriquer localement des aliments de survie. La conséquence la plus directe de l'aide aux animaux de rente est la survie de leurs propriétaires. À titre d'illustration une partie de l'aide alimentaire distribuée en ce moment dans certaines zones d'Éthiopie est reprise par les éleveurs eux même pour nourrir leurs animaux et permettre ainsi la survie du groupe pastoral à terme,
- Monter des programmes d'aide sanitaire sur la santé animale qui soient complémentaires de la santé humaine afin d'éviter des pertes d'animaux,
- Stabiliser les prix des céréales vendues sur les marchés pour limiter les barrières à l'accès des marchandises alimentaires avant que l'aide n'intervienne
Et à plus long terme afin de maintenir une tradition et des pratiques pastorales respectueuses de l'environnement et stimulant les capacités de survie et de résistance des populations rurales :
- Maintenir les effectifs d'animaux adaptés tels que le dromadaire
- Favoriser la connexion des marchés et de l'économie locale à l'économie régionale ou nationale afin d'offrir des alternatives à l'aide d'urgence
- Favoriser le développement de réserves d'aliments pour le bétail et des réserves d'eau.
Si ces mesures de développement rural doivent être mises en uvre, elles ont toutefois délicates à exécuter dans le contexte actuel. Le problème numéro un reste alors la détection des crises par des indicateurs adéquats et faciles à collecter (mortalité morbidité des animaux), et la mise en place de mesures et d'actions adaptées aux différentes étapes intermédiaires adoptées par les populations avant la crise finale. L'aide alimentaire animale doit par exemple intervenir avant que celle des populations humaines ne soit mise en jeu. Les partenariats qui s'opèrent avec difficulté pour mener des actions de développement durable dans ces zones sont donc à encourager, et doivent progressivement se substituer à une vision interventionniste lors des crises. -- BF & PB
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