« Je n'ai rien d'autre à ajouter »
4 avril 2001
Lettre au président de la Cour criminelle, en réponse à la convocation qu'il lui avait adressée
Monsieur le Président,
J'ai bien reçu la convocation que vous m'avez adressée.
Je ne vous cache pas ma grande surprise quant à l'objet de cette convocation.
Je ne vois absolument pas les raisons pour lesquelles vous voulez m'interroger sur cette affaire dite "café de Paris".
Pour ma part, je considère que le fait de m'interroger sur cette affaire constitue en soi un déni de justice que je ne peux pas ne pas récuser.
En disant cela je me fonde sur les motifs suivants :
1) je n'ai absolument rien à voir avec cette affaire étant donné qu'aux moments des faits je vivais à dix mille kilomètres de Djibouti, lieu où lesdits faits se sont produits.
2) Cette affaire a fait, pour ce qui me concerne, l'objet d'une amnistie.
Comme vous le savez, sans doute, l'affaire en question avait eu lieu en septembre 1990. A cette époque je vivais en exil en France, exil qui avait commencé le mois de mai 1986.
Au moment des faits, j'avais été, injustement d'ailleurs, mis en cause par les autorités djiboutiennes. Puis-je vous rappeler que j'avais également été mis en cause pour l'affaire du café "Historil" et pour bien d'autres choses encore ?
C'est lorsque notre pays s'est résolu, après une résistance aussi vaine qu'insensée, à adopter le multipartisme que je me suis décidé à rentrer au pays.
Je suis arrivé à Djibouti le 13 septembre 1992 et pour que cela soit possible il a fallu que les autorités djbitouiennes aient amnistié toutes les poursuites antérieures à cette date. Voilà la vérité et la justice.
J'ai l'intime conviction que cette affaire n'est qu'un prétexte à un règlement de compte politique dont la cible est l'opposant que je suis.
Il est malheureux que notre pays ne retienne pas les leçons de l'Histoire. Il devrait savoir que l'ère des faux procès est bel et bien révolu. Le refus de toute forme d'expression politique, la dévotion du système judiciaire au pouvoir politique sont les causes profondes des tragédies qui ont accablé tant de pays notamment africains.
C'est dommage, vraiment dommage que notre petit pays se croit obligé d'emprunter ce système qui a causé tant de destructions. Si notre pays ne change pas de cap, il n'y a pas de doute qu'il plongera dans ces tragédies. La Somalie sur, l'Angola, la Sierra-léone, le Rwanda, les deux Congo, etc. doivent nous faire réfléchir.
Je suis l'un des pionniers de cette indépendance qui fait de ce pays ce qu'il est aujourd'hui : un pays libre et souverain. J'ai l'impression que le régime en place se montre amnésique quant à la l'Histoire de notre glorieuse lutte de libération. Si les pionniers de l'indépendance n'ont ni respect ni considération qu'adviendra-t-il du commun des mortels ?
Je doute que mon discours attire la moindre attention de votre part car le système auquel vous appartenez ne fait guère de place à la raison. Si vous étiez libre de décider par vous-même en tant que juge je suis sûr que vous n'évoqueriez même pas, pour ce qui me concerne, l'affaire dite de "café de Paris" pour le motif que celle-ci n'est pas une affaire de nature judiciaire mais tout simplement une machination politique.
Ce que j'ai à dire à propos de l'affaire en question est contenu dans la présente lettre. Je n'ai rien d'autre à ajouter.
Le régime peut faire l'économie d'une mise en scène procédurale ; s'il veut régler des comptes avec l'opposant que je suis il lui est loisible de m'enlever en envoyant ses sbires. Auquel cas je me considérerai comme l'otage d'un clan tribal. Je suis mentalement préparé à toute éventualité ; ma grande expérience politique m'enseigne qu'il faut s'attendre à tout de la part d'une dictature.
La présente lettre sera publiée si cela s'avère nécessaire.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma considération.
|