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Colloque Les nouvelles d’Addis-Les Verts / Paris, Assemblée nationale, 2 février 2004

Corne d’Afrique 2004 : L’année de tous les dangers ?

Cette contribution de Ahmed Ibrahim a été publiée par Les nouvelles d'Addis en marge des travaux du Colloque du 2 février. Selon son auteur, les perspectives sont inquiétantes.

 


AHMED IBRAHIM
 

Janvier 2004. – La corne d’Afrique vient de terminer l’année 2003 dans l’incertitude totale. A l’horizon se faufilent déjà des nuages sombres mais non inaccoutumés. Parmi les quatre pays que sont Djibouti, l’Érythrée, l’Éthiopie et la Somalie, malgré les apparences, la situation est grave. En Éthiopie, Érythrée et Somalie, les bruits de bottes annoncent des conflits qui vont inévitablement et inutilement verser le sang des innocents. De même que les pleurs des affamés nous rappellent continuellement que, plus de trente ans après la tristement fameuse famine du Wello qui avait précipité la chute du Négus et celle de 1984-1985 qui avait ému la planète entière et qui avait forcé Hollywood à chanter « We are the world », les populations meurent toujours de faim. Tandis que l’Érythrée, en dépit des guerres passés et de l’énorme sacrifice consenti dans sa chair, elle n’a toujours pas troqué son uniforme pour la tenue de travail. De son côté, Djibouti n’a pas l’air d’avoir appris les leçons de sa guerre civile et des incertitudes qui ont suivi. Sa situation en ce début d’année 2004 n’est guère différente dans le fond de celles qui prévalaient avant l’avènement du Frud. Quant à la Somalie, cette gangrène de la Corne paraît être vouée à l’imputation totale, du moins dans l’esprit des gens.

Éthiopie. Dans une volte-face aussi extraordinaire qu’imprévue, le Premier ministre de l’Éthiopie, Mélès Zénawi, a rejeté la décision de la cour internationale d’arbitrage sur le tracé de la frontière entre son pays et l’Érythrée, qui attribuait la ville de Badme à l’Érythrée. Même si a fortiori la cour a été imprudente dans cette démarche de ne pas tenir compte du fait que la ville de Badme est une des causes principales pour lesquelles l’Éthiopie est entrée en guerre, il n’en reste pas moins toutefois que Mélès Zénawi dans sa désinvolture, peut rapprocher la région du précipice d’un conflit meurtrier. En répudiant ainsi sa promesse de se soumettre à la décision de la cour internationale, partie intégrante des accords d’Alger qu’il a pourtant signés, Zénawi a démontré son imprévisibilité dans ses actions régionales. Il est par ailleurs constamment accusé par le TNG de Mogadishio d’être la cause principale de la persistance de l’anarchie en Somalie, en ne le reconnaissant pas comme gouvernement légitime de la Somalie comme convenu, lors de la célébration de la fin de la conférence d’Arta. De plus, il est fortement soupçonné de pourvoir aux chefs de guerre de Somalie en leur fournissant armes, support financier et appui diplomatique constants au cours des dernières années. Au même titre, Djibouti lui reproche aussi d’être contreproductif dans cette approche. Ensemble, la majorité des pays arabes, Djibouti et le TNG accusent indirectement Mélès Zénawi de créer en Somalie un champ fertile pour les extrémistes de tout bord.

D’une manière générale dans la région, les populations locales se voient dérober les opportunités d’améliorer leur quotidien et de prévenir la détérioration de l’économie et de l’environnement, raisons sous-jacentes des famines à répétition. A titre d’exemple, en Somalie, ce désordre total empêche l’établissement d’un état responsable qui pourrait empêcher la dégradation accélérée de l’environnement et des moyens de subsistance. En effet, au rythme et à la nature des dégâts observés par les organismes internationaux, la Somalie sera devenue, dans un avenir très proche, un vaste dépotoir désertique aux côtes maritimes déblayées de toutes ressources. Ses habitants seront durablement affectés et de cette destitution pourrait naître une instabilité qui affecterait profondément la paix et la prospérité de la région toute entière.

Le Premier ministre Zénawi s’avère avoir autant de difficultés que ses prédécesseurs, jadis honnis, à pouvoir rehausser la qualité de la vie des Éthiopiens. Certes, les citoyens ne sont plus tués par centaines et la république apparaît pouvoir fonctionner convenablement ; il n’empêche que l’Éthiopie reste toujours un kaléidoscope de peuples, de cultures et de religions ingouvernables en ce début d’année, comme nous le remémorent par ailleurs les actes de rebellion advenant un peu partout dans le pays. De l’OLF à l’OGL en passant par les rebelles Afars, les extrémistes d’Al-Itihad Al-Islamia, des insurrections larvées des régions frontalières, des conflits aussi sporadiques que récurrents et meurtriers entre les composantes ethniques comme, par exemple, celui entre les nomades Afars et Somalis Issas dans le sud-ouest et celui qui a récemment endeuillé le village de Gambella dans l’ouest du pays, l’Éthiopie reste une bouilloire prête à déborder.

Par ailleurs l’Éthiopie, en dépit de ses potentialités, reste synonyme de famine et de déstabilisation dans les médias occidentaux. Cette année, comme les précédentes, commence avec les nouvelles des famines présentes et pressenties, des taux de mortalité par maladies curables énormes, avec la pauvreté abjecte et l’indice de développement humain abyssal.

Érythrée. Pas mieux lotie, l’Érythrée fait même pire dans certaines catégories. Issayas Afeworki faisait partie avec Mélès Zénawi de cette nouvelle génération de leaders sur lesquels la région comptait pour sortir de son sous-développement. Malheureusement, il a lui aussi failli spectaculairement à ses responsabilités de mener sa région et son peuple vers la paix et la prospérité. D’un modèle de gestion exemplaire et d’un rythme de développement à envier, l’Érythrée est devenue l’exemple à ne pas suivre. Reconversion tardive à la dictature, bâillonnement systématique de la presse libre, élimination de toute opposition… Issayas Afeworki s’est avéré être un dirigeant décevant dans la conduite des affaires de son pays. Il possède le record douteux d’être entré en conflit avec presque tous ses voisins ; voisins qui, dernièrement, ont senti le besoin pressant d’afficher ouvertement leur front uni lors une réunion très médiatisée à Addis-Abeba. A défaut de construire son pays, il l’a aliéné de l’intérieur de ses frontières comme de l’extérieur. Au lieu de remplacer l’uniforme par la tenue de travail, il a décidé de mener son peuple dans des guerres aussi futiles que meurtrières. Il a compromis l’intégration régionale tant souhaitée en allant confronter en duel meurtrier le géant voisin. Il a été le précurseur d’une animosité régionale latente et qui risque de s’enflammer à tout instant. D’ailleurs, en 2003, Kofi Annan a fait part aux dirigeants de l’Éthiopie et de l’Érythrée de l’agacement de la communauté internationale sur le conflit futile qui les oppose depuis des années. Il ajoutait que les ressources consacrées à la MINUEE « pourraient être utilisés ailleurs, où elles font cruellement défaut, s’ils ne parvenaient pas, le plus tôt possible, à un accord définitif sur leur diffèrend frontalier ». L’Érythrée commence 2004 comme elle avait commencé 2003 et 2002 : dans l’incertitude totale et sous menace de guerre.

Somalie. Quant à elle, la Somalie continue sa chute libre vers les entrailles de la terre. Les conférences grotesques de réconciliation sont devenues une industrie et un métier pour nombre de groupes hétéroclites. Les bailleurs des fonds payent, les organisateurs en profitent pour raviver leur économie moribonde ; les seigneurs de guerre se chamaillent, mangent et boivent aux frais des princesses occidentales, rehaussant dans la foulée leur blason en donnant des interviews à la section somalie de BBC et par-ci, par-là. D’ailleurs, l’un des effets pervers de ces conférences est que les chefs de guerre paraissent pousser comme des champignons, étant donné que le titre n’est pas contrôlé. Dernièrement, à Nairobi, le gouvernement kenyan, confronté au nombre ahurissant de chefs de guerre, a poussé le loufoque jusqu’à distribuer des titres de chefs de guerre agréés. Pendant ce temps, le peuple somali se meurt. Le cynisme est porté à son paroxysme par des chefs d’État de la région intéressée et par la sempiternelle Igad, fidèle à son inaptitude. Toute la cour se déplace d’une capitale à l’autre pour organiser une énième conférence qui n’intéresse que ses acteurs et ne bénéficie qu’à eux. Pourtant, la solution est évidente. Mais personne ne paraît s’intéresser à trouver une issue définitive aux problèmes de la Somalie ; au contraire, elle se trouve être plus profitable comme cela à ses pourvoyeurs. En 2004, ayant exhaussé toutes les capitales de la Corne, l’immuable conférence se déplacerait maintenant, d’après les dernières rumeurs, vers la Tanzanie ou l’Afrique septentrionale.

Somaliland-Puntland. La Somalie du nord, quant à elle, boite bon an mal an sur son chemin de croix solitaire. Dans un souci de vouloir séduire le monde et d’appuyer sa position, le Nord, autoproclamé Somaliland, a fait une transition démocratique paisible et remarquable vues les circonstances. Même si une authentique démocratie reste à prouver par une succession présidentielle en règle dans une défaite électorale. Toutefois, les Somalilandais ont le bénéfice du doute, et le mérite d’avoir parachevé ce que la grande majorité des pays du Sud n’ont pas réussi : une démocratie fonctionnelle avec ses institutions, une presse libre et une opposition jouant plus ou moins son rôle d’opposition constructive.

En dépit des progrès, l’année 2004 n’est pas de bon augure pour le peuple du Somaliland. Les démons de la guerre s’annoncent à l’horizon. Ainsi, utilisant les chevaux de bataille habituels et traditionnels des Somalis que sont le tribalisme et le népotisme, Abdillahi Youssuf Ahmed, l’un des plus sanguinaires des seigneurs de guerre somaliens, président éternel de la région autoproclamée du Puntland, a décidé de spolier le respect que se forgeait le Somaliland dans la région et dans l’arène internationale. Abdillahi Youssouf ressent apparemment une douleur stomacale à propos de Daher Rayaleh, président du Somaliland, qui dans une période très courte a non seulement su se faire accepter de son allié traditionnel, l’Éthiopie, mais aussi de son adversaire coriace qu’est le président Ismaël Omar Guelleh de Djibouti, ainsi que par une multitude de chefs d’État et d’organismes internationaux.

Abdillahi Youssuf offre un Puntland sous sa botte depuis sa création, sans progrès aucun et sans notoriété ; tandis que Rayaleh construit à petits pas sa province.

En 2004, la guerre apparaît inévitable entre ces deux voisins sans une intervention divine. Les deux régions vont en découdre. Toutefois, celle qui a le plus à perdre est le Somaliland. A première vue, une guerre est hors de ses moyens, elle compromettrait son développement bourgeonnant. Dernièrement, la reprise de ses exportations de bétail vers les pays du Golfe et l’utilisation du port de Berbera par l’Éthiopie, ainsi qu’une entente secrète avec Djibouti lors de la dernière visite du président Rayaleh, avaient amorcé l’apparition d’une économie prometteuse. Aujourd’hui, les tensions avec le Puntland risquent de remettre en question la stabilité économique et politique de cette région.

Côté politique, 2004 au Somaliland sera intéressant dans la mesure où nous verrons l’affirmation du pouvoir de M. Rayaleh et son attitude envers son opposition. Mohamed Silanyo, le perdant de la dernière élection présidentielle, paraît avoir très mal digéré sa défaite électorale de 2003. A l’époque, il avait à peine accepté les résultats et ne les avait concédés que du bout des lèvres, sous la pression des vieux sages de son clan, qui lui ont “forcé la main”, au bénéfice et en l’honneur du pays. Lui et son parti, “Kulmiye” (Unificateur en français), continuent une campagne inlassable et acerbe de discréditation contre le gouvernement de M. Rayaleh. Sous-jacente est une lutte de pouvoir, basée sur les clans et présentée par euphémisme comme une lutte politique. Ceci ne paraît pas judicieux pour l’équilibre fragile, chèrement acquis du Somaliland. Dernièrement, Silanyo a effectué une longue tournée en Angleterre, terre de prédilection, de soutien et de financement de l’élite fondatrice du Somaliland. Sa campagne (axée sur Rayaleh, ponctuée de discours forts en émotions, et menée tambour battant avec l’aide d’un groupe d’intellectuels en tête duquel se trouve Rakya Omar de “African Watch”, et avec le soutien partiel d’une presse libre qui est en train d’apprendre à tâtons l’équilibre entre objectivité et partialité), risque de diviser les Somalilandais en deux grands groupes, alignés sur les partis politiques de Rayaleh et de Silanyo. Ceci ressemble étrangement à la seule expérience de démocratie des Somalis, à l’époque de Abdirazak Haji Houssein, au début des années soixante. Cette démocratie avait fini par s’exaspérer et par imploser. De ce fait, Silanyo et Rayaleh, à eux seuls, tiennent entre leurs mains l’avenir du Somaliland.

Impact wahhabite. Rayaleh est aussi confronté à l’émergence d’un radicalisme islamique, résultat de la liberté d’action qu’ont les Wahhabites saoudiens sur toute la Somalie depuis le début de la guerre civile. Quoique n’ayant aucune ambition régionale, du moins dans cette partie de la Somalie, ils ont néanmoins la vocation de transformer le Somaliland en un Afghanistan couleur locale. Les assassinats des étrangers, pour la plupart membres des charités catholiques œuvrant pour diverses causes sociales, en sont le témoignage. De même que l’assassinat en pleine ville de responsables et décideurs publics. Selon la presse locale, ceci est apparemment un acte de défiance envers le gouvernement de Rayaleh. Cependant, l’impuissance de ce dernier à appréhender les auteurs et commanditaires de ces actes peut être interprétée comme une mesure des limites de ses capacités. C’est aussi un test d’endurance pour un gouvernement qui continue à promettre à ses alliés (Ethiopie, Etats-Unis) la sécularité du Somaliland où la religion reste en dehors de la politique et à la mosquée. Ni l’Éthiopie voisine, réfractaire à tout intégrisme islamique, ni les marines américains basés au Djibouti voisin ne permettront d’ailleurs que cette mainmise sectaire perdure. A cet égard, les dernières activités des marines américains au Somaliland, de même que l’autorisation qui leur a été accordée pour œuvrer le long des côtes du Somaliland, ainsi que l’arrestation de quelques vieux militants de l’OLNF et de OLF à Hargeisa, sont les preuves de l’adhésion de Rayaleh à la lutte contre l’intégrisme régional. Il en va du salut du gouvernement de Rayaleh ainsi que de celui des habitants du Somaliland : que les coupables et commanditaires de ces assassinats soient arrêtés et traduits en justice le plus tôt possible ; que leurs activités cessent, pour que les ONG, dont l’absence est âprement ressentie par la population, reviennent en 2004.

Djibouti. Depuis le 9 avril 1999, Ismaël Omar Guelleh règne sur la destinée de ce pays et essaie de jouer, au propre comme au figuré, dans la cour des géants de la Corne. Il n’a échappé à personne qu’il n’a pas été invité à la réunion d’Addis-Abeba, où s’est réuni récemment le nouveaux club des amis de la Corne. Ce n’est pas une surprise. Depuis son arrivée au pouvoir, Guelleh s’est engagé dans une politique régionale de collision frontale avec le mastodonte d’à-côté, l’Éthiopie.

Depuis la conférence de réconciliation somalienne, tenue à Arta dans l’arrière-pays djiboutien en 2000, l’Éthiopie accuse indirectement Djibouti d’empiéter sur son domaine réservé. A priori, Zénawi considérait l’idée comme bonne en soit, il ne pouvait pas la rejeter derechef, et il a assisté en personne à la cérémonie de clôture. Néanmoins, le produit de cette conférence, le TNG de Mogadishio, n’a pas été du goût de l’Éthiopie. Dans une célèbre interview à la section somalie de la BBC, et en réponse à une question du journaliste sur le rôle et l’importance de Djibouti dans les affaires de la Somalie, l’ambassadeur de l’Éthiopie à l’Onu, Abdoumajid, a répondu : « Djibouti est en fait insignifiant dans ces dossiers […] c’est juste par courtoisie que nous l’incluons dans ces affaires, sinon, son avis n’est que consultatif ». Il est évident que l’homme fort de Djibouti se nourrit plus d’illusions que de réalité en ce qui concerne ses influences dans la conduite des affaires de la région. Il est aussi apparent que l’Éthiopie et le Kenya le dédaignent dans leur conduite des affaires de la Somalie. De plus, les propos de l’ambassadeur Abdoumajid ont été corroborés par Daniel Arap Moi (ancien président du Kenya), lors d’une conférence donnée aux États-Unis l’an dernier. Il a confirmé que l’Éthiopie et le Kenya s’étaient concertés et qu’ils n’avaient aucune envie de voir une Somalie réunie et forte émerger. Il a cité, entre autres, le passé irrédentiste de la Somalie et a ajouté que l’Éthiopie et le Kenya ont une longue frontière avec elle, contrairement à d’autres. Le seul “autre” pays ayant une frontière terrestre avec la Somalie étant Djibouti, la conclusion est rapide.

A maintes reprises, Éthiopie et Kenya ont signifié une rebuffade à Djibouti dans la conduite des conférences somaliennes. Durant celle de Nairobi, les trois pays associés dans ce qu’on a pudiquement appelé les pays du front (Frontline States), membres de l’Igad, les dissensions cachées sont remontées à la surface. Marginalisé et humilié au sein du trio, Djibouti n’a trouvé d’autres choix que de se retirer momentanément des pourparlers. La rupture était totalement consommée et, avec un ton amer trahissant son désarroi, Guelleh a annoncé à la BBC que lui et son « ami » Mélès ne voient pas de la manière l’imbroglio somalien. A la fin, ni l’effort de Ali Abdi, ministre djiboutien des Affaires étrangères, ni celui de l’ambassadeur Bethuel Kiplagat, coordonnateur de la conférence de Nairobi et représentant du Kenya au sein de celle-ci, ni la rencontre entre Guelleh et Zénawi durant les réunions de l’Igad, n’ont réussi à améliorer la place et rôle de Djibouti dans cette conférence. Au bout du compte, seule une intervention emphatique des États-Unis a permis le retour de Guelleh à la table de négociations.

En 2004, Ismaël Omar n’aura d’autres choix que de suivre le flot des événements et de s’acquitter de la seule influence qui lui est permise : convaincre sa créature, le TNG somalien, de ne pas boycotter les pourparlers. Dans sa mansuétude, Guelleh a reconnu devant ses adversaires son impuissance quant aux affaires de la Somalie. Comme l’a prouvé dernièrement la fausse note causée par une déclaration intempestive du président du TNG. Après son passage à Djibouti, Abdikassim avait annoncé prématurément le résultat de pourparlers confidentiels à Djibouti, stipulant que Guelleh donnerait a priori son accord tacite pour une conférence de réconciliation parallèle, en Somalie. Rien ne pouvait être pire pour Guelleh déjà malmené dans la conduite de cette conférence de Nairobi. Cette déclaration passait pour un désaveu des promoteurs de la conférence de Nairobi ; Guelleh passant pour un coupeur d’herbe, sous les pieds de Mélès et du nouveau président du Kenya, Mwai Kibaki. Dans une panique sans précédent, Guelleh fit la démarche extraordinaire d’une dénonciation officielle et publique du TNG, par son ministre des Affaires étrangères.

La situation intérieure n’est pas plus reluisante pour le président djiboutien. Depuis son héritage du pouvoir, Guelleh a multiplié les initiatives économiques, suivant judicieusement les conseils du FMI et de la Banque mondiale, en privatisant le port et l’aéroport et en réduisant les dépenses de l’État. De même qu’il a pu rétablir l’équilibre des finances publiques, notamment à l’aide des revenus perçus sur la présence des armées étrangères, en plus de celles que la France, mise en rude concurrence, a été forcée de payer. Tout cela a réussi d’une certaine façon à détendre l’atmosphère. Les salaires sont payés et l’électricité fournie bon an mal an. Ceci dit, Guelleh n’a pas su capitaliser cette bonne conjoncture économique par un progrès politique significatif. Par un tour de passe-passe de génie, il a réussi à faire rentrer au parlement une diversité hétéroclite qui lui est toujours acquise. En 2004, il y a très peu de chances que l’Assemblée nationale sorte du cocasse et joue proprement son rôle de législateur. Cette chambre d’enregistrement, comme l’appellent sarcastiquement les Djiboutiens, est à l’image du désarroi politique qui règne à Djibouti en ce début d’année. Il n’y a toujours pas d’opposition digne de ce nom, pas de presse libre et crédible, pas de paix consommée dans le pays. Et Guelleh va commencer sa campagne électorale pour se succéder à lui-même, puisque l’élection présidentielle est en 2005, sans avoir digéré celle de 1999. Les fruits de la paix avec le Frud se font attendre, la décentralisation promise reste à venir, les résultats des divers états généraux ne se sont toujours pas concrétisés et le débat public se résume au folklore de la république. En 2004, les Djiboutiens se préparent à se faire littéralement saturer les sens par les louanges au chef de l’État, relayées ad nauseum par les médias officiels : la RTD, l’ADI et La Nation.

En économie, Guelleh parie sur des projets grandioses, clefs en main, qui peuvent servir le pays mais qui comportent aussi le risque de n’être que des éléphants blancs. L’endettement du pays engendré ces cinq dernières années dépasse largement ce que le vieux Gouled avait contracté pendant l’ensemble de son règne de vingt-deux ans. Par ailleurs, le manque de démocratie empêche tout débat public sur la validité et l’utilité de ces emprunts, ainsi que sur le taux d’endettement du pays. Le bradage du patrimoine national et des instruments économiques du pays, commencé sous Gouled avec la cession douteuse de l’hôtel Sheraton à l’homme d’affaire très influent, Borreh, s’est accéléré en 2003. Le désaisissement de ces biens au profit d’intérêts plus ou moins obscurs, dans l’opacité totale et sans appels d’offres crédibles, présage mal du futur. En 2004, le président Guelleh aura presque parachevé les privatisations avec la cession du Chemin de fer djibouto-éthiopien, après celle de DjibTelecom. Le paradoxe est que ces privatisations ne semblent pas s’accompagner de mesures de protection des acquis sociaux et financiers des contribuables. – AI

    


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