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Retour de l’obélisque d’Axoum et des trésors

L’Obélisque de la discorde (making-of du film)

Laurent Védrine
journaliste

entretien avec Alain Leterrier

Texte de référence pour l'intervention aux “8 heures Les nouvelles d’Addis”,
17 juin 2006, Ivry-sur-Seine, France

Huit heures Les nouvelles d’Addis 2006, le 17 juin à Ivry-sur-Seine
© Les nouvelles d'Addis / Alain Leterrier
Laurent Védrine, journaliste et Robert Wiren, Les nouvelles d'Addis
Les Huit heures Les nouvelles d'Addis, 17 juin 2006
15 mai 2006. – Laurent Védrine vient de réaliser un film documentaire, l’Obélisque de la discorde. Trois ans de travail, pour une histoire très riche et complexe, synthétisée « pour la rendre digeste et la faire tenir dans le format […] télévision ». À déguster prochainement sur Arte-TNT, Planète et une chaîne suisse. – AL

LNA. Depuis plusieurs années, vous vous intéressez à la stèle d’Axoum, qui avait été volée par les troupes de Mussolini lors de leur occupation de l’Éthiopie. Pourquoi cette passion pour ce monument ?

Laurent Védrine. J’avais lu auparavant les “classiques” du genre : Rimbaud, Monfreid, Kessel, Kapuçinski, Pratt, Depardon, Rufin et bien d’autres. Mais la part d’orientalisme, de littérature et de fantasmes personnels exprimée dans ces ouvrages ne me satisfaisait plus. Je crois que je cherchais inconsciemment une histoire éthiopienne à laquelle je pourrais mêler la mienne, à notre époque, dans l’Éthiopie contemporaine.

En tant que journaliste, je travaille depuis longtemps sur les conséquences sociales et artistiques du colonialisme européen. Mais je connaissais encore peu l’histoire de l’Italie en Afrique. En 2000, j’ai retrouvé un vieil ami qui était devenu historien. Il avait étudié, justement, l’histoire coloniale italienne et nous parlions souvent du tabou qui recouvre cette période en Italie, encore aujourd’hui.

Je me souviens que je suis alors, au mois de mai 2001, sur une dépêche de l’AFP évoquant la foudre tombant sur un obélisque éthiopien à Rome. J’ai immédiatement entamé des recherches et j’ai découvert l’ampleur de l’histoire de l’obélisque d’Axoum. C’était un sujet idéal pour moi, d’une part parce qu’il répondait à mes attentes personnelles, de l’autre parce que j’étais persuadé qu’à terme la restitution allait arriver un jour et que l’événement serait historique à tous points de vue. Et à partir de là, les choses se sont enchaînées, avec pas mal de difficultés, jusqu’à ce que cet intérêt devienne un film documentaire.

L’histoire de l’obélisque d’Axoum est passionnante parce qu’elle cristallise des questions fondamentales : la violence symbolique du colonialisme, la boulimie artistique de l’Occident au détriment d’autres civilisations, la spécificité de l’identité éthiopienne en Afrique, le débat moral sur la conservation et la restitution des œuvres d’art, une certaine nostalgie du fascisme en Italie, la manipulation des foules par les symboles, le nationalisme justifié par le passé, bref, la très longue histoire de la relation complexe entre l’Histoire, l’art, les hommes et le pouvoir.

LNA. Vous venez de réaliser un film documentaire, l’Obélisque de la discorde, qui replace la stèle d’Axoum dans son contexte historique et relate les multiples négociations éthio-italiennes pour le retour du monument sur sa terre natale. Que retenez-vous du tournage et de la réalisation de ce film (rencontres, anecdotes, difficultés…) ?

LV. Le tournage s’est globalement bien déroulé. La principale difficulté résidait dans le fait que la date du retour de l’obélisque était incertaine, en raison des aspects techniques du transport du monument. C’était très frustrant, nous avons dû patienter plusieurs mois à Paris avant de pouvoir partir à Axoum, et le moment venu tout s’est déroulé dans la précipitation, ce qui n’est pas l’idéal pour organiser un tournage à l’étranger. À Addis, les autorités nous ont plutôt aidé, malgré la lenteur et l’aspect kafkaien des démarches administratives. J’ai heureusement reçu l’aide de plusieurs Éthiopiens, qui nous ont guidés dans les méandres du ministère de l’Information. À Axoum, nous avons pu tourner sans problèmes, si ce n’est que l’armée et la police nous interdisaient de filmer dans plusieurs endroits importants pour le film, sous prétexte que des cahutes de soldats et des camps militaires se distinguent parfois à l’horizon. Axoum est proche de la frontière avec l’Érythrée, et au printemps 2005 la situation entre les deux pays était vraiment très tendue.

En termes de réalisation, la difficulté résidait dans la nécessité de faire un film pour le grand public qui donne à un événement contemporain la dimension historique qu’il comporte. Il a fallu faire des choix entre expliquer le pourquoi et le comment du vol de l’obélisque en 1937 et les faits d’aujourd’hui auxquels j’ai assisté et que j’ai pu filmer. Et puis il a aussi fallu déterminer quels aspects seraient mis en avant entre l’histoire particulière de l’obélisque, ses conséquences politiques avec l’Italie et le champ plus large qui concerne la question coloniale et des restitutions. C’est une histoire très riche, très complexe, que j’ai dû synthétiser pour la rendre digeste et la faire tenir dans le format contraignant de la diffusion à la télévision.

Durant ces trois années pendant lesquelles j’ai travaillé pour faire ce film, deux anecdotes m’ont marqué. En novembre 2003, j’étais au Mali, dans le pays Dogon, dans un tout petit village. Je parlais avec un vieux monsieur dogon des objets rituels volés par les Français à sa famille quand il était petit. Puis nous avons parlé de l’obélisque d’Axoum, dont il avait entendu parler sur RFI. Et là, un vieux monsieur français, qui terminait une randonnée dans la région, est arrivé avec son épouse. Nous avons continué la conversation sur ce sujet et le Français, l’air de rien, nous a révélé être un ancien ambassadeur de France en Éthiopie. Au milieu du pays Dogon, la rencontre était vraiment improbable et émouvante. C’était Jacques Dewatre, que certains de vos lecteurs doivent bien connaître. Nous nous sommes revus plusieurs fois par la suite et il m’a donné beaucoup de bons contacts. L’autre épisode, c’est quand je suis allé à Rome la première fois, pour filmer l’obélisque alors en travaux, après qu’il a été frappé par la foudre. Un soir, je suis allé sur le chantier et j’ai convaincu le tailleur de pierre de me laisser monter avec lui dans l’échafaudage qui entourait l’obélisque. Nous sommes allés au sommet, d’où il y avait une vue imprenable sur Rome. C’était incroyable d’être là, au sommet de l’obélisque d’Axoum ! J’ai emporté avec moi une petite carotte de pierre qui avait été forée dans la pierre de l’obélisque, pour que les ouvriers fixent ensuite des tiges métalliques. Je l’ai conservée précieusement et je l’ai emmené avec moi à Axoum, où je l’ai laissé au petit musée archéologique, avant même que l’obélisque revienne. Ainsi, c’est moi qui le premier a restitué un des bouts de l’obélisque d’Axoum à l’Éthiopie ! C’est un geste un peu naïf et fortement symbolique pour moi, qui témoigne sûrement de la manière dont l’Éthiopie m’a séduit et de ma détermination à faire ce film.

LNA. L’Éthiopie, comme de nombreux pays, réclame le retour d’œuvres et objets appartenant à son patrimoine. Que pensez-vous de cette posture ?

LV. Je pense que ces demandes sont justifiées quand elles visent à restituer à une population une partie de son patrimoine culturel qui lui a été volé, et surtout quand cette population souffre réellement de l’absence de l’objet, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui. Mais il est impossible aujourd’hui d’avoir une position globale. Il y a des milliers d’œuvres d’art et d’objets éparpillés dans le monde, certains ont été volés, d’autres donnés, d’autres encore vendus, et le plus souvent ces trois éléments sont mêlés. Il faut vraiment juger cas par cas, et éviter, dans la mesure du possible, que des choses et des gens deviennent les otages d’intérêts politiques, au sens péjoratif du terme. Or, c’est le plus souvent ce qui se passe. Franchement, la plupart des gens, pour ne parler que de l’Éthiopie, ont bien d’autres priorités au quotidien ; et en amont, les demandes de restitution concernent une minorité d’intellectuels, d’historiens et d’hommes politiques qui cherchent plus à obtenir un mea culpa symbolique que de voir telle pièce de musée changer de place.

Mais en même temps, si personne ne s’en occupe, rien ne changera et l’Occident en sera quitte pour un peu de mauvaise conscience. Or, la mauvaise conscience des blancs, ça ne suffit pas pour que les habitants des pays ex-colonisés aient accès aux plus beaux exemples artistiques de leurs propres cultures. La plupart des Éthiopiens ne peuvent pas, eux, prendre l’avion jusqu’au British Museum pour découvrir ce que leurs ancêtres ont créé. Il faut donc que le débat existe et s’amplifie, que les conservateurs de musées acceptent de négocier et cessent de se protéger derrière des lois écrites par eux-mêmes qui cachent mal leur embarras sur le plan éthique. La culture est une richesse, et l’Occident a historiquement acquis une grande partie de ce patrimoine au détriment d’autres pays. Pour que les relations entre le Nord et le Sud s’assainissent, les Européens doivent partager, et pas uniquement en diffusant des images et du savoir. La rencontre concrète entre une personne et une œuvre, la présence physique de l’objet, sont nécessaires pour que le lien culturel soit renoué. Ce lien culturel, c’est l’identité, domaine qui a été fortement troublé en Afrique au cours des siècles passés. Et donc, malgré les dangers de l’utilisation partisane du thème des restitutions, il faut accepter que ces objets, quand ils sont porteurs de symboles, soient porteurs d’identité et capables de réparer la mémoire de gens qui en ont été privés. C’est une question politique, au sens noble du terme, qui ne doit plus être évitée, au risque de voir l’image de l’Occident se ternir un peu plus.

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