15 mai 2006. Laurent Védrine vient de réaliser un film documentaire, lObélisque de la discorde. Trois ans de travail, pour une histoire très riche et complexe, synthétisée « pour la rendre digeste et la faire tenir dans le format [
] télévision ». À déguster prochainement sur Arte-TNT, Planète et une chaîne suisse. AL
LNA. Depuis plusieurs années, vous vous intéressez à la stèle dAxoum, qui avait été volée par les troupes de Mussolini lors de leur occupation de lÉthiopie. Pourquoi cette passion pour ce monument ?
Laurent Védrine. Javais lu auparavant les classiques du genre : Rimbaud, Monfreid, Kessel, Kapuçinski, Pratt, Depardon, Rufin et bien dautres. Mais la part dorientalisme, de littérature et de fantasmes personnels exprimée dans ces ouvrages ne me satisfaisait plus. Je crois que je cherchais inconsciemment une histoire éthiopienne à laquelle je pourrais mêler la mienne, à notre époque, dans lÉthiopie contemporaine.
En tant que journaliste, je travaille depuis longtemps sur les conséquences sociales et artistiques du colonialisme européen. Mais je connaissais encore peu lhistoire de lItalie en Afrique. En 2000, jai retrouvé un vieil ami qui était devenu historien. Il avait étudié, justement, lhistoire coloniale italienne et nous parlions souvent du tabou qui recouvre cette période en Italie, encore aujourdhui.
Je me souviens que je suis alors, au mois de mai 2001, sur une dépêche de lAFP évoquant la foudre tombant sur un obélisque éthiopien à Rome. Jai immédiatement entamé des recherches et jai découvert lampleur de lhistoire de lobélisque dAxoum. Cétait un sujet idéal pour moi, dune part parce quil répondait à mes attentes personnelles, de lautre parce que jétais persuadé quà terme la restitution allait arriver un jour et que lévénement serait historique à tous points de vue. Et à partir de là, les choses se sont enchaînées, avec pas mal de difficultés, jusquà ce que cet intérêt devienne un film documentaire.
Lhistoire de lobélisque dAxoum est passionnante parce quelle cristallise des questions fondamentales : la violence symbolique du colonialisme, la boulimie artistique de lOccident au détriment dautres civilisations, la spécificité de lidentité éthiopienne en Afrique, le débat moral sur la conservation et la restitution des uvres dart, une certaine nostalgie du fascisme en Italie, la manipulation des foules par les symboles, le nationalisme justifié par le passé, bref, la très longue histoire de la relation complexe entre lHistoire, lart, les hommes et le pouvoir.
LNA. Vous venez de réaliser un film documentaire, lObélisque de la discorde, qui replace la stèle dAxoum dans son contexte historique et relate les multiples négociations éthio-italiennes pour le retour du monument sur sa terre natale. Que retenez-vous du tournage et de la réalisation de ce film (rencontres, anecdotes, difficultés
) ?
LV. Le tournage sest globalement bien déroulé. La principale difficulté résidait dans le fait que la date du retour de lobélisque était incertaine, en raison des aspects techniques du transport du monument. Cétait très frustrant, nous avons dû patienter plusieurs mois à Paris avant de pouvoir partir à Axoum, et le moment venu tout sest déroulé dans la précipitation, ce qui nest pas lidéal pour organiser un tournage à létranger. À Addis, les autorités nous ont plutôt aidé, malgré la lenteur et laspect kafkaien des démarches administratives. Jai heureusement reçu laide de plusieurs Éthiopiens, qui nous ont guidés dans les méandres du ministère de lInformation. À Axoum, nous avons pu tourner sans problèmes, si ce nest que larmée et la police nous interdisaient de filmer dans plusieurs endroits importants pour le film, sous prétexte que des cahutes de soldats et des camps militaires se distinguent parfois à lhorizon. Axoum est proche de la frontière avec lÉrythrée, et au printemps 2005 la situation entre les deux pays était vraiment très tendue.
En termes de réalisation, la difficulté résidait dans la nécessité de faire un film pour le grand public qui donne à un événement contemporain la dimension historique quil comporte. Il a fallu faire des choix entre expliquer le pourquoi et le comment du vol de lobélisque en 1937 et les faits daujourdhui auxquels jai assisté et que jai pu filmer. Et puis il a aussi fallu déterminer quels aspects seraient mis en avant entre lhistoire particulière de lobélisque, ses conséquences politiques avec lItalie et le champ plus large qui concerne la question coloniale et des restitutions. Cest une histoire très riche, très complexe, que jai dû synthétiser pour la rendre digeste et la faire tenir dans le format contraignant de la diffusion à la télévision.
Durant ces trois années pendant lesquelles jai travaillé pour faire ce film, deux anecdotes mont marqué. En novembre 2003, jétais au Mali, dans le pays Dogon, dans un tout petit village. Je parlais avec un vieux monsieur dogon des objets rituels volés par les Français à sa famille quand il était petit. Puis nous avons parlé de lobélisque dAxoum, dont il avait entendu parler sur RFI. Et là, un vieux monsieur français, qui terminait une randonnée dans la région, est arrivé avec son épouse. Nous avons continué la conversation sur ce sujet et le Français, lair de rien, nous a révélé être un ancien ambassadeur de France en Éthiopie. Au milieu du pays Dogon, la rencontre était vraiment improbable et émouvante. Cétait Jacques Dewatre, que certains de vos lecteurs doivent bien connaître. Nous nous sommes revus plusieurs fois par la suite et il ma donné beaucoup de bons contacts. Lautre épisode, cest quand je suis allé à Rome la première fois, pour filmer lobélisque alors en travaux, après quil a été frappé par la foudre. Un soir, je suis allé sur le chantier et jai convaincu le tailleur de pierre de me laisser monter avec lui dans léchafaudage qui entourait lobélisque. Nous sommes allés au sommet, doù il y avait une vue imprenable sur Rome. Cétait incroyable dêtre là, au sommet de lobélisque dAxoum ! Jai emporté avec moi une petite carotte de pierre qui avait été forée dans la pierre de lobélisque, pour que les ouvriers fixent ensuite des tiges métalliques. Je lai conservée précieusement et je lai emmené avec moi à Axoum, où je lai laissé au petit musée archéologique, avant même que lobélisque revienne. Ainsi, cest moi qui le premier a restitué un des bouts de lobélisque dAxoum à lÉthiopie ! Cest un geste un peu naïf et fortement symbolique pour moi, qui témoigne sûrement de la manière dont lÉthiopie ma séduit et de ma détermination à faire ce film.
LNA. LÉthiopie, comme de nombreux pays, réclame le retour duvres et objets appartenant à son patrimoine. Que pensez-vous de cette posture ?
LV. Je pense que ces demandes sont justifiées quand elles visent à restituer à une population une partie de son patrimoine culturel qui lui a été volé, et surtout quand cette population souffre réellement de labsence de lobjet, ce qui nest pas toujours le cas aujourdhui. Mais il est impossible aujourdhui davoir une position globale. Il y a des milliers duvres dart et dobjets éparpillés dans le monde, certains ont été volés, dautres donnés, dautres encore vendus, et le plus souvent ces trois éléments sont mêlés. Il faut vraiment juger cas par cas, et éviter, dans la mesure du possible, que des choses et des gens deviennent les otages dintérêts politiques, au sens péjoratif du terme. Or, cest le plus souvent ce qui se passe. Franchement, la plupart des gens, pour ne parler que de lÉthiopie, ont bien dautres priorités au quotidien ; et en amont, les demandes de restitution concernent une minorité dintellectuels, dhistoriens et dhommes politiques qui cherchent plus à obtenir un mea culpa symbolique que de voir telle pièce de musée changer de place.
Mais en même temps, si personne ne sen occupe, rien ne changera et lOccident en sera quitte pour un peu de mauvaise conscience. Or, la mauvaise conscience des blancs, ça ne suffit pas pour que les habitants des pays ex-colonisés aient accès aux plus beaux exemples artistiques de leurs propres cultures. La plupart des Éthiopiens ne peuvent pas, eux, prendre lavion jusquau British Museum pour découvrir ce que leurs ancêtres ont créé. Il faut donc que le débat existe et samplifie, que les conservateurs de musées acceptent de négocier et cessent de se protéger derrière des lois écrites par eux-mêmes qui cachent mal leur embarras sur le plan éthique. La culture est une richesse, et lOccident a historiquement acquis une grande partie de ce patrimoine au détriment dautres pays. Pour que les relations entre le Nord et le Sud sassainissent, les Européens doivent partager, et pas uniquement en diffusant des images et du savoir. La rencontre concrète entre une personne et une uvre, la présence physique de lobjet, sont nécessaires pour que le lien culturel soit renoué. Ce lien culturel, cest lidentité, domaine qui a été fortement troublé en Afrique au cours des siècles passés. Et donc, malgré les dangers de lutilisation partisane du thème des restitutions, il faut accepter que ces objets, quand ils sont porteurs de symboles, soient porteurs didentité et capables de réparer la mémoire de gens qui en ont été privés. Cest une question politique, au sens noble du terme, qui ne doit plus être évitée, au risque de voir limage de lOccident se ternir un peu plus.